Semences : toutes les vérités sont bonnes à dire

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Pour les uns, les grands semenciers menacent la biodiversité végétale en industrialisant l’agriculture ; pour les autres, ils la multiplient pour répondre aux besoins humains. Deux personnalités qui habitent dans le Parc ont accepté de confronter les faits scientifiques. L’une, spécialiste de la diversité cultivée, l’autre, Dominique Planchenault, travaille au conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) ; il s’exprime ici à titre personnel.
 
Propos recueillis par Pierre Lefèvre pour l'Echo du Parc n°67 (juin 2015)
 
Assiste-t-on à une perte de la biodiversité des variétés cultivées ?

SemencesDominique Planchenault : C’est une question à la fois simple et compliquée. Sur plusieurs milliers d’espèces végétales sauvages susceptibles d’être cultivées, l’homme a choisi d’en domestiquer une centaine qui correspondait à ses besoins. En réalité, seule une dizaine fournit 75 % de l’alimentation et sept assurent la moitié de nos besoins. En raisonnant ainsi, on peut admettre que la biodiversité a baissé. En revanche, si on s’intéresse aux variétés du catalogue officiel, celles qui ont donc le droit d’être commercialisées, on constate qu’elles sont passées de 1 000 dans les années 1960 à 6 000 en 2004 : 4 000 pour les espèces de grandes cultures (blé, maïs, etc.) et 2 000 pour les fruits et légumes. Pour être inscrites au catalogue, les variétés doivent répondre à trois critères appelés la DHS (distinction, homogénéité, stabilité) : être nouvelle, produire des plantes qui globalement se ressemblent entre elles, produire à partir d’une semence d’une variété donnée une plante qui a toujours les mêmes caractéristiques propres à cette variété.

Avec le catalogue, nous n’augmentons pas la diversité génétique car les variétés sont issues des mêmes espèces. Le pool génétique reste le même, mais nous produisons, à travers ces nouvelles variétés, d’autres arrangements de gènes. Ils permettent à l’homme de répondre aux contraintes du milieu et aux nouveaux besoins technologiques comme ceux de la panification pour le blé. Prenons un autre exemple : la tomate devait répondre autrefois à une dizaine de facteurs de résistance, aujourd’hui, elle intègre vingt-cinq nouveaux facteurs de résistance pour ne pas voir de fruits tachés par exemple. La biodiversité, c’est cela : répondre aux besoins et contraintes, présents et à venir, de l’homme ou du milieu.

SemencesIsabelle Goldringer : Certes, le nombre de variétés inscrites au catalogue a augmenté depuis 1949 où il a été rendu obligatoire, mais les variétés existaient dans le paysage français avant le catalogue, même si elles ne correspondaient pas à la définition officielle. Ces variétés dites de pays ou paysannes étaient constituées d’un ensemble d’individus avec des ressemblances morphologiques de caractères observables comme la couleur ou la hauteur et dont le comportement d’une génération à l’autre présentait une certaine stabilité. Il faut considérer deux époques de sélection : avant et après les années 1950. Entre la domestication et le début du XXe siècle, il y a plusieurs milliers d’années, la sélection a créé de la diversité. Les paysans ont échangé des semences sur des espaces géographiques de plus en plus vastes. Les espèces ont gagné de nouveaux milieux. Ainsi, le blé domestiqué dans le croissant fertile, l’actuel Moyen Orient, s’est retrouvé cultivé au Danemark. Ses gènes ont ainsi beaucoup évolué. De même, le maïs, domestiqué sous les tropiques et aujourd’hui cultivé en France, n’est pas le même génétiquement.
 
Mutation du blé
 
C’est à partir des années 1950 que les pratiques de sélection ont changé ?
 
Isabelle Goldringer : Exactement. Pour répondre aux exigences de la modernisation agricole et augmenter les rendements, il a fallu sélectionner des variétés plus « passe-partout », qui se ressemblent même entre le Sud et le Nord de la France. Aujourd’hui, les hauteurs des blés sont les mêmes partout car tous possèdent les mêmes gènes de
nanisme qui leur permettent d’être plus productifs. Les agriculteurs qui souhaitent avoir de la paille pour l’élevage sont obligés de retrouver les variétés qui étaient cultivées avant la sélection moderne. Celle-ci a fait disparaître les caractéristiques de paille haute dans le pool génétique des blés actuels. Un rapport de la FAO (Organisation des nations unis pour l’alimentation et l’agriculture) le montre : le nombre de variétés issues de la sélection moderne dans le monde est bien plus limité que les variétés locales. D’autant que ces variétés locales étaient plus diverses que les variétés homogènes d’aujourd’hui.
 
Nous avons montré qu’une variété de blé, le Rouge de Bordeaux, qui a été sélectionnée dans les années 1880, était cultivée dans différentes régions de France en 1912. Le Rouge de Bordeaux qui était cultivé en Alsace était sans doute une variété un peu différente du Rouge de Bordeaux cultivée à Bordeaux, même si le nom de la variété était identique.
Aujourd’hui, on peut avoir un nombre de variétés qui augmente alors que la diversité des gènes qui constitue le pool génétique de ces variétés diminue. En résumé : le nombre de variétés cultivées ne rend pas compte de la diversité des gènes qu’elles contiennent. Dans la période récente, le nombre de variétés a augmenté, mais la diversité génétique a diminué.

 

Dominique Planchenault : Il faut bien comprendre : dans tous les cas, l’homme choisit indirectement les gènes qui répondent à ses besoins techniques ou à une demande du consommateur. Des choix sont faits et des gènes ou des arrangements de gènes sont délaissés en fonction des conditions de production. Certes, des risques importants ont été pris en ayant des blés très identiques. Mais, dans ce cas, nous avons su garder la possibilité de faire machine arrière pour retrouver un blé plus long ou mieux adapté. C’est l’intérêt des banques de semences préservant certains gènes.
 
La diversité génétique est donc préservée avec les banques de semences ?
 
Isabelle Goldringer : En partie seulement. Les graines qui sont conservées proviennent de quelques épis prélevés dans un champ. Ce simple échantillon est censé représenter toute une population cultivée sous le même nom. Nous sommes en réalité loin d’avoir conservé toute la richesse génétique de la variété. Mais l’essentiel n’est pas là. Le problème est que nous avons ainsi figé cette diversité, car dans les champs, les cultures interagissent avec l’environnement, comme les pathogènes ou le climat, et, lorsqu’elles sont resemées par les agriculteurs, elles évoluent pour s’adapter aux nouvelles conditions. En revanche, ces graines que nous gardons dans les banques n’évoluent plus et ne pourront pas faire face aux nouveaux stress. Il en est de même des variétés cultivées aujourd’hui ; leurs compositions génétiques n’évoluent plus dans les champs en interagissant avec leur environnement puisque ces variétés ne sont pas destinées à être resemées. Elles évoluent seulement de façon limitée grâce aux croisements effectués par les sélectionneurs.
 
Pomme de terreComment remédier à cette carence ?
 
Isabelle Goldringer : Les semences améliorées sont un peu des formules 1 et ont des rendements très forts, mais elles ont été élaborées pour une agriculture intensive. Elles ne sont donc pas adaptées à d’autres pratiques, notamment agroécologiques, plus respectueuses de l’environnement, sans pesticides et sans engrais chimiques. Pour répondre à ces enjeux, soit il est possible de refaire des sélections de variétés, et certains sélectionneurs travaillent dans cette direction. Soit il faut remettre de la diversité à l’intérieur des champs, en y semant un mélange de variétés différentes qui sera plus stable et minimisera les risques. On peut aussi essayer de redévelopper des populations locales adaptées à des conditions différentes, la Bretagne, la Normandie, le Sud-Ouest… Cela implique de sélectionner des variétés locales avec les agriculteurs.
 
Dominique Planchenault : Nous sommes allés trop loin dans la logique de production et en ne considérant pas assez la diversité des paysages. Les besoins et les aspirations ont changé. Comme hier, les semenciers peuvent répondre à ces contraintes avec des productions moins homogènes et des variétés mieux adaptées aux différents milieux.
 
Aujourd’hui, les agriculteurs qui ont acheté leurs semences auprès d’entreprises spécialisées comme le français Limagrain ou l’américain Monsanto ne peuvent pas resemer librement leurs semences. Est-ce une rupture avec l’économie traditionnelle paysanne ?
 
Dominique Planchenault : Dans la majorité des cas, les agriculteurs et a fortiori les petits jardiniers ne peuvent pas commercialiser en tant que semence ce qu’ils produisent, mais ils peuvent toujours replanter ce qu’ils ont récolté.
 
Isabelle Goldringer : Il y a 21 espèces que la loi autorise aujourd’hui à resemer moyennant le paiement d’une taxe. Elles seront bientôt 34, mais le maïs n’est pas concerné. Il sera toujours interdit de le ressemer.
 
Les taxes coûtent-elles cher ?
 
Dominique Planchenault : Elles sont payées directement à la coopérative sous forme d’une contribution proportionnelle à la production, variant de 0,07 € à 2,80 € par quintal en fonction des variétés. Cette somme est remboursée si l’agriculteur peut prouver qu’il a acheté des semences certifiées.
 
Isabelle Goldringer : Mais au-delà du coût proprement dit, il y a beaucoup d’agriculteurs qui s’opposent à ce système. En effet, ils paient déjà pour acheter leurs semences la première fois, et la reproduction à la ferme est une pratique ancestrale reconnue par le TIRPAA (Traité international sur les ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture). Elle a permis la création de toute la biodiversité cultivée qui existe aujourd’hui. Mais pour les semences paysannes qui ne viennent pas des semenciers et qui sont complètement développées et produites par les agriculteurs, ces derniers ne pourront pas produire de certificats pour leurs semences et devront tout de même s’acquitter de la taxe s’ils vendent leur grain à la coopérative. Il faut noter toutefois que les petits producteurs* en sont exemptés.
 
Comment est utilisée cette taxe ?
 
Dominique Planchenault : Elle est destinée à financer la recherche, la coopération scientifique entre les organismes de recherche privés et publics et dans le futur la conservation des semences. Ce dernier point est encore en discussion sous une forme qui reste à définir.
 
Isabelle Goldringer : Mais cela ne permet pas par exemple de financer des projets de recherche en sélection participative avec les agriculteurs.
 
Les diverses évolutions réglementaires nationales et internationales constituent-elles d’autres menaces sur la diversité génétique des semences ?
 
Isabelle Goldringer : Il y a eu récemment une décision de la grande chambre de recours de l’Office européen des brevets qui a validé deux brevets portant sur des gènes dits « natifs » et sur des caractères associés obtenus par croisements naturels chez deux plantes cultivées : le brocoli et la tomate. Les semenciers français et le réseau de semences paysannes, dont les intérêts divergent habituellement, se rejoignent pour s’opposer à ces brevets.
 
Toutes les variétés qui comportent ces gènes feront l’objet de droits de licence. C’est une tendance lourde de l’office européen. Il y a eu un amendement proposé dans la loi de biodiversité visant à empêcher de breveter les gènes natifs, mais il a été rejeté pour l’instant. Le problème est très grave car s’il y a trop de séquences génétiques brevetées, il n’y aura plus de possibilité d’amélioration des plantes. Les sélectionneurs n’auront jamais la certitude que les plantes sur lesquelles ils travaillent n’ont pas fait l’objet d’un brevet sur une partie de leur génome, et de même pour les paysans qui sélectionnent des populations dans leurs champs.
 
*Les petits producteurs sont des producteurs dont la superficie de leur exploitation n’excède pas celle qui serait nécessaire pour produire 92 tonnes de céréales s’ils atteignaient le rendement moyen en céréales calculé pour leur région.
 
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