Inventaire des Moulins du Parc

Un patrimoine paysager méconnu
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Compter, identifier, inventorier, documenter... l’inventaire des moulins à eau du Parc qui s’achève est la fin d’un grand chantier minutieux qui permet de mieux connaître l’histoire et les formes de ce patrimoine et de mener les réflexions nécessaires pour redonner vie au cours d’eau.
 
Bruxelles et ses directives ont parfois des retombées insoupçonnées. C’est bien pour respecter l’une d’elles, la directive cadre sur l’eau, que le Parc s’est attelé depuis six ans à un vaste chantier d’inventaire des moulins présents sur son territoire. Un inventaire qui a dévoilé un réseau de plus de 80 moulins ayant existé à différentes époques !
La directive cadre vise notamment à restaurer la continuité écologique des cours d’eau. Sédiments, faune et flore doivent pouvoir circuler librement sans qu’un obstacle ne vienne entraver leur cheminement. En toute bonne logique administrative, il faudrait donc supprimer les chutes d’eau des moulins.
Mais la mission Nature Environnement du Parc ne l’entendait pas ainsi et souhaitait au contraire travailler en finesse et au cas par cas. Elle s’est donc tournée vers la mission Patrimoine Culture. « Nous devons trouver un équilibre entre la préservation des éléments patrimoniaux et l’enjeu de renaturation des rivières et de continuité écologique » explique Sophie Dransart, chargée de mission Patrimoine Culture.
 
Carte inventaire des Moulins
Source : cartothèque SIG PNR Chevreuse
 
Un inventaire sur mesure
 
Mais combien de moulins sont concernés ? Quels sont ceux qui méritent d’être conservés en raison de leur réel intérêt patrimonial ? Pour répondre à ces questions, c’est une véritable enquête qu’il a fallu entreprendre. « Nous travaillons selon la méthodologie du Service de l’Inventaire et en collaboration avec ce service » précise Sophie Dransart. Le travail se fait pas à pas et consiste à croiser des sources historiques, issues des archives, avec la réalité du terrain, dans un aller-retour incessant. Première étape : identifier les moulins. En 2010, l’inventaire ne concerne d’abord que 21 communes. Avec l’agrandissement du Parc, il faut étendre le périmètre de l’étude aux 30 nouvelles communes. La mobilisation de 23 étudiants du Master « Histoire et gestion du patrimoine culturel » de l’Université de Paris 1 durant l’année universitaire 2014-2015 a permis de finaliser plus rapidement le recensement. « C’est un travail de fourmi ». Il faut lister les moulins grâce à différents documents et ensuite rassembler toutes les informations disponibles sur leur histoire « Le XIXe siècle est la période la plus documentée et la dernière époque connue du fonctionnement des moulins, précise la chargée de mission. Sans doute plusieurs moulins avaient des fondations médiévales mais nous n’en avons que ponctuellement la preuve ».
 
Côté archives, les cartes anciennes sont des sources précieuses. Le jeu consiste à superposer ces plans avec les plus récents et, par recoupement, localiser les moulins dont il reste encore des traces aujourd’hui. Institué en 1807, le cadastre napoléonien est dressé progressivement, commune par commune, jusqu’à couvrir la France entière vers 1850. Son atout : il est directement superposable au cadastre actuel, ce qui permet facilement de vérifier si un moulin qui y était présent se retrouve encore au même endroit aujourd’hui. Les cartes d’État major, au dessin minutieux sont aussi scrupuleusement étudiées. D’autres cartes du XVIIIe siècle, moins précises, peuvent toutefois signaler une existence plus ancienne des moulins, comme celle de Cassini, réalisée sur ordre de Louis XIV, celle des Chasses du roi et ou encore le Plan d’Intendance, cadastre paroissial pour évaluer les impôts sous Louis XVI.
 
Inventaire Moulins Les archives trahissent la vie des moulins
 
D’autres documents d’archives viennent également en renfort. Au-delà des listes nominatives, les statistiques de l’administration des eaux fournissent par exemple de précieuses informations sur le fonctionnement de ces moulins : type de production, quantités produites, hauteur de chute, etc. Les ingénieurs des Ponts-et-Chausées qui aiment bien les plans précis et les chiffres venaient mesurer et noter le débit des cours d’eau et la puissance hydraulique du moulin. Il s’agissait en particulier de s’assurer du bon partage de l’eau entre les moulins à l’échelle de la rivière et de gérer les conflits sur l’eau qui ne manquaient pas d’arriver. Les carnets de patente de 1866 qui permettaient de dresser la taxe professionnelle de l’époque, donnent quant à eux des informations sur l’organisation interne des moulins.
 
Le travail d’inventaire se mène aussi sur le terrain
 
Quelles traces du moulin sont encore visibles aujourd’hui ? A-t-il réellement un intérêt patrimonial ? Il doit rester pour cela des éléments suffisamment bien conservés. Et pas seulement un bâtiment. C’est la condition pour que le site puisse être compréhensible par le public. Tout un chacun a en tête l’image d’Épinal du moulin avec sa roue à aubes ou à augets. Mais pour Sophie Dransart, « le moulin ne se réduit pas au bâti. Je préfère parler d’un ensemble incluant bien sûr le bâtiment, mais aussi le réseau hydraulique constitué de canaux, retenues, vannes et déversoirs et les mécanismes techniques internes comme la roue, les meules et les engrenages ». Très peu ont conservé l’ensemble des trois composantes. « Ceux qui restent debout sont aujourd’hui pour la plupart des maisons particulières privées dont le bâti originel a été très transformé, parfois l’eau a disparu et on ne trouve guère de roues en place » regrette Sophie Dransart.
 
80 moulins, cela signifie sur certains cours d’eau, un moulin tous les deux kilomètres environ ! Une densité pour le moins surprenante pour des cours d’eau au débit assez faible. Les archives indiquent par ailleurs que ces moulins utilisés pour des besoins locaux ne fonctionnaient pas toute l’année faute de débit suffisant.
 
Sur le territoire du Parc, les moulins n’ont rien de spectaculaire
 
Ce sont de modestes constructions rurales qui se différencient peu du bâti alentour et aucun d’entre eux n’est devenu
une grande minoterie. Les murs sont réalisés avec des matériaux locaux, en moellons de meulière le plus souvent. Ils présentent des ouvertures irrégulières. « Ils n’ont pas la symétrie d’un château ou d’une maison bourgeoise ! ». Des détails architecturaux peuvent trahir encore la fonction première : la lucarne meunière par laquelle on monte les sacs de blé, ou les contreforts à l’arrière du bâtiment : « La roue était souvent dans un étage de soubassement, l’eau et la digue faisaient pression sur la construction. Il fallait donc renforcer les murs situés en contrebas ».
Moulin Bazoches Côté hydraulique, rares sont ceux dont la roue tournait directement grâce à la force de la rivière. Le plus souvent, celle-ci était détournée pour passer dans un canal qui alimentait la roue. « Ces dérivations ont diminué considérablement le débit de la rivière qui n’est plus souvent qu’une rivière morte ». Dans l’avenir, il faudra alors faire le choix pour certains d’entre eux de réduire la prise d’eau du canal pour redonner sa vie à la rivière. « Pour qu’il y ait un sens à préserver un moulin, il faut maintenir à minima le système hydraulique. Un moulin sans eau perd l’essentiel de sa caractéristique de site hydraulique et redevient une banale maison rurale » alerte Sophie Dransart.
 
La majorité des moulins étant privés, il sera sans doute difficile de les valoriser en les ouvrant au grand public. Si l’on met de côté les restes de l’étang du moulin de Port-Royal (Magny), de celui de l’Abbaye des Vaux et de celui du Grand Moulin (Cernay), on ne trouve en effet aujourd’hui sur le territoire du Parc que 4 moulins lisibles et visitables :
  • le moulin d’Ors à Châteaufort
  • le Petit Moulin dans Les Vaux de Cernay
  • le moulin de Villeneuve (Maison Elsa Triolet Aragon)
  • le moulin Neuf (musée des arts et traditions populaires de Saint-Arnoult)

Le Moulin Neuf

Ce travail de bénédictin que constitue un tel inventaire va permettre de croiser plusieurs critères pour choisir les moulins qu’il conviendra de préserver au maximum. Ce sont ainsi tout autant les arguments patrimoniaux, naturalistes et paysagers qui seront mis sur la table que la possibilité de valoriser le site. De précieuses données dans les discussions et les réflexions à venir pour décider aussi, au final, de la meilleure façon de gérer les cours d’eau du territoire.

 

Article de Pierre Lefevre pour l'Echo du Parc n°72 (septembre 2016)

 

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