Alignements d'arbres et sécurité routière

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Bouc émissaire depuis 40 ans des accidents de la route, les alignements d’arbres pourraient pourtant jouer un rôle actif contribuant à « apaiser la route ». Encore faut-il revoir la politique de sécurité routière en responsabilisant les conducteurs.
 
Arbres et routes ont longtemps fait cause commune. Les premiers soulignaient les tours et les détours des seconds et apportaient leur ombrage. « C’est une empreinte de l’histoire sur le territoire, un élément de marquage et de repère du paysage », explique Marion Doubre, chargée de mission Paysage au Parc. Les alignements d’arbres assurent aussi la continuité écologique permettant notamment aux animaux de se déplacer dans des paysages parfois morcelés. Malheureusement, les amours de l’arbre et de la route ont fait long feu : l’arbre est tout simplement accusé de tuer. Ce serait pour les automobilistes un obstacle dangereux qu’il conviendrait de faire disparaître. Le ministère de l’Intérieur a d’ailleurs pris une série de mesures en janvier dernier pour renforcer la sécurité routière, parmi lesquelles figure la possibilité de supprimer des arbres d’alignement. Les préfets doivent constituer des inventaires des obstacles, dont les arbres potentiellement accidentogènes.
 
Alignements d'arbres et sécurité routière
La route qui pardonne
 
L’affaire est en réalité beaucoup plus ancienne et date des années 1990 où le concept de la « route qui pardonne » fait florès. L’idée est simple : un automobiliste qui quitte la route, quelle qu’en soit la cause, doit pouvoir s’en sortir avec le moins de dommages physiques possibles. Et donc surtout ne pas rencontrer d’obstacles, en particulier des arbres. Leurs alignements font les frais de cette politique de sécurité routière et sont abattus massivement en France. « Notre Parc n’y a pas échappé : les cartes anciennes recensent de nombreux alignements aujourd’hui disparus », regrette Marion Doubre. « Aussi, quand des projets d’aménagements routiers sont programmés, le Parc intervient afin de préserver au maximum la qualité des paysages. Et lorsque l’abattage ne peut être évité, il incite à la replantation. »
 
Argument avancé par les autorités nationales pour prouver le caractère dangereux des arbres, le nombre de personnes tuées à cause de leur présence : près de 10 % des morts de la route. Mais le chiffre ne dit rien de l’état du conducteur, ni du véhicule, ni même si l’absence d’arbres aurait épargné ces vies. Une vitesse trop rapide, un taux d’alcoolémie trop important, un texto qui détourne l’attention du conducteur conduisent souvent à un accident fatal, arbre ou non. Chantal Pradines, experte auprès du Conseil de l’Europe, relativise d’ailleurs les critères de classification des accidents. On trouve ainsi dans la catégorie « accidents contre arbre » cet exemple : « la voiture traverse la route, saute le fossé, défonce un portail en fer, arrache un pin sylvestre, percute une voiture garée, finit dans un jardin privé ». Comment peut-on affirmer, vu les nombreux obstacles balayés par ce véhicule hors de contrôle, que seul l’arbre est la cause de l’issue fatale ?
En réalité, si bien sûr l’absence d’arbres le long d’une route supprime le choc contre ceux-ci, elle n’augmente pas la sécurité routière. « Il n’y a aucune corrélation statistique entre la densité d’arbres d’alignement d’un département et le risque d’accident », insiste l’experte.
 
Alignements d'arbres  Pas de corrélation entre arbres et accidents
 
« Le département de la Meuse, qui a abattu massivement les arbres au bord de ses routes, a un risque routier supérieur de 20 % à celui du département de Meurthe-et- Moselle, qui aligne pourtant dix fois plus d’arbres au
bord de ses routes. En fait, depuis trente ans, en France, à mesure que l’on abattait les arbres, le nombre de victimes des chocs contre les obstacles fixes autres que les arbres a été multiplié par 2 à 3 »(1). Au concept de « route qui pardonne », Chantal Pradines préfère celui de « route apaisée », qui renvoie à la responsabilisation des conducteurs. Mais l’experte va plus loin. Tout comme l’association ASPPAR (Association pour la protection des arbres en bord des routes), elle défend même l’arbre comme outil pour rendre la route plus sûre. « Abattre des arbres ne règle pas le problème de la sécurité routière. Au contraire. Ils sont précieux car ils améliorent la lisibilité des routes », insiste Chantal Fauché, présidente de l’association. Une étude du Sétra (Service d’études techniques des routes et des autoroutes (2) qui dépend du ministère des Transports) apporte d’ailleurs des arguments convaincants en ce sens. Ainsi, l’étude montre qu’un alignement de peupliers ou de merisiers souligne la présence d’un virage et permet au conducteur d’anticiper et d’adapter sa vitesse et sa vigilance ; alors que dans certaines zones agricoles, il n’a aucun repère pour apprécier les courbes. Le rapport propose même de renforcer des espaces forestiers, voire de reconstituer des haies bocagères, pour refermer des perspectives trop lointaines qui diminuent la capacité du conducteur à apprécier le profil de la route, pour souligner des carrefours ou pour le protéger de l’éblouissement des phares d’une voiture la nuit. Un article de 2010 du magazine britannique The Independent relate une expérience menée Outre-Manche sur des routes rurales du comté de Norfolk. Deux cents arbres ont été plantés à l’approche des villages le long de la route avec des espacements de plus en plus serrés et de plus en plus près de la route pour former une impression d’entonnoir. L’automobiliste a alors le sentiment que la route se rétrécit. Sa réaction est de réduire sa vitesse en moyenne de 5 km/h. Résultat : 20 % d’accidents en moins et à peu de frais. Les arbres deviennent ainsi les alliés de la sécurité routière.
 
(1) Conférence infrastructures routières : les allées d’arbres dans le paysage.
(2) Le Sétra est aujourd’hui partie intégrante du CERMA (Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement) créé en janvier 2014.
 
Article de Pierre Lefèvre pour l'Echo du Parc n°68 (septembre 2015)
 
 
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